Maia

J’avais bataillé fort pour qu’il m’autorise enfin à avoir un petit chat.

Je suis venue chercher ce petit mâle roux mais c’est une femelle Isabelle qui s’est avancée vers moi. Un coup de foudre immédiat, une évidence. Elle m’avait choisie, c’est certain. Les enfants étaient fous de joie sur le chemin du retour et la belle déjà totalement intégrée.

A quatre mois pourtant, encore minuscule, elle disparut. Il pleuvait très très fort cette semaine-là, toute l’eau du ciel s’abattait sur mon village et chaque jour je cherchais, partout dans les fossés je me préparais au pire.

Au 7ème jour j’eus soudain l’élan d’aller de maison en maison déposer une photo, un message en porte à porte. Mon compagnon se gaussait de l’inutilité de la démarche, ses chances de survie étaient nulles et celles qu’une personne puisse me renseigner l’étaient davantage encore. J’ai suivi mon instinct. Lorsque j’eus le dernier papier entre les mains j’étais à un croisement, j’ai choisi un chemin. Il me mena à une maison qui Ô surprise, était habitée par une femme que je connaissais. Au lieu d’une boîte aux lettres c’est entre ses mains que je remis mon dernier espoir.

Il fait nuit, il est maintenant vingt-deux heures et contre toute attente cette femme me rappelle, son mari a peut-être reconnu un chat correspondant à la description, quelque part au coeur des vignes. L’indication reste vague car je vis précisément au coeur de … dizaines et de dizaines de vignes. Mais mon coeur n’a aucun doute. Mon aînée et moi fonçons de nuit dans la voiture, une lampe torche et un paquet de croquettes attrapés à la volée, sous ses moqueries. De nuit retrouver un chat au coeur des vignes sans savoir laquelle exactement ? Toute fenêtre ouverte nous crions à tour de rôle le prénom de notre chaton. Maïa, Maïaaaaa !!!!!!

Brusquement je freine, elle est là devant moi, à l’orée d’un bois, juste dans la lumière des phares. Je stoppe le véhicule en plein milieu de la route. Un miracle. Je me souviendrai à jamais de notre retour victorieux, de la joie d’avoir écouté mon âme, du soulagement de l’avoir ramenée au chaud. Je me souviens du temps qu’il lui a fallu pour que son petit ventre dégonfle, que sa peur s’apaise. 7 jours seule dans les bois sous des abats d’eau. Elle a survécu. Nous nous sommes retrouvées.

 

A deux ans pourtant, elle s’apprête à m’offrir un nouveau cadeau inattendu. Il est minuit, moi et une amie venue me visiter du Québec nous regagnons nos chambres respectives. Je ne me coucherai finalement pas ce soir-là. Rien ne me prépare à ce que je vais découvrir sur la couette de ma chambre à coucher. Ma jeune chatte, que je n’ai pas trop vu depuis vingt-quatre heures c’est vrai, est là. Allongée. IL n’y a pas une trace de sang autour d’elle, pas une seule trace non plus sur le sol de la chambre et pourtant j’ignore en cet instant combien de souffrances elle a endurées pour se hisser jusque-là, pour tenter de me demander de l’aide quand je découvrirai ensuite du sang sur sa chatière, à l’opposé de la maison. Non je ne peux l’imaginer. De ses deux pattes arrières il ne reste que de vagues lambeaux de chair et des os à nu. J’ai en tête le flash d’une machine agricole mais je ne saurai jamais ce qu’il lui est arrivé en vérité. Instinctivement je veux savoir si elle peut survivre à cela, je scrute ses plaies ouvertes à deux centimètres de mon visage et appelle mon amie. Elle s’étonne de me voir capable d’observer de si près sans sourciller, même l’infirmière qu’elle est a du mal. C’est horrible à voir.

Dans la nuit nous la portons le plus délicatement du monde dans un carton direction le vétérinaire de garde, une vingtaine de kilomètres plus loin. Elle est tout de suite mise sous morphine et le discours est sans appel. Si vous avez trois cents euros à perdre on peut tenter de suturer les lambeaux de chair mais elle a peu de chance de passer la nuit.

Je paie je dis.

Nous débanderons la patte la plus atteinte demain, si elle est chaude c’est que le sang circule encore. Je prie. Cette patte c’est un écorché. Comment se pourrait-il ?

Le lendemain la vétérinaire enlèvera les bandages devant moi et posera ses mains. Je revois encore son visage incrédule. Elle est chaude Madame, elle est chaude …

Je la rapatrie alors chez le vétérinaire de mon village. Les points de suture lâchent cependant. Je songe alors à un magnétiseur qui m’avait sauvé la vie quelques temps plus tôt. Et si jamais … si jamais les animaux aussi ? Il me confirme alors mon intuition, elle vivra. Il magnétise des cotons que j’impose dans sa cage au vétérinaire. Il sourit mais ne m’en empêche pas.

Commencent alors des soins intensifs. Son maître refuse de connaître les sommes dépensées, il est furieux. Il ne voudra jamais même une seule fois l’emmener chez le vétérinaire entre deux soins. Elle subira plusieurs anesthésies par semaine pendant trois mois. Le vétérinaire aura ce geste sublime de déchirer le carton de paiement pour m’offrir les soins sur la fin du processus.

Il parvient même à reconstituer une patte dont la chair finit par se ressouder.

Mais la deuxième patte, elle, est trop atteinte. Il a tout tenté, il faut amputer Madame, pas le choix. Je suis en larmes, je ne peux m’y résigner. Mon magnétiseur, dans un langage fleuri, m’affirme qu’il faut débander cette patte. J’ose faire cette proposition du bout des lèvres au vétérinaire. Il fulmine et exige que j’assiste à la prochaine anesthésie, me montre l’horreur de la plaie qui ne cicatrise pas, me demande d’assister à l’acte qui me choque. Madame, si je débande cette patte dans deux jours c’est la gangrène voyons, constatez par vous-même !

Alors je tente le tout pour le tout. Laissez-la moi s’il vous plaît, enlevez tout de même le bandage, je la ramène moi-même pour l’amputation dans quelques jours si vous avez raison, je le promets. Il finit par céder et je paie une dernière fois pour acheter cette fois un produit destiné à la désinfection des ovins et une collerette aussi. Pour qu’elle ne lèche pas sa plaie et tenter de contenir la gangrène dit-il.

De retour à la maison le protocole est intenable, ni la collerette qui la rend folle, ni le produit bleuté qui tâche tout autour d’elle. Alors j’enlève le tout et elle se met à lécher, déchirant tout de sa langue râpeuse. C’est fichu me dis-je.

Une dernière fois j’appelle mon magnétiseur. Il me confie une prière et une passe magnétique. Je n’ai jamais fait cela de ma vie et il est vrai aussi que je n’ai jamais éprouvé un tel amour pour un animal. Alors je m’exécute. J’attends un peu honteuse que les enfants soient à l’école, que le mari soit au travail.

Je pose mes mains au-dessus de la plaie nue. Elle ne bouge pas bien entendu, étendue sous une plante elle ne bouge pas. Et je récite cette prière de toute la force de mon âme. Je n’ai jamais récité une prière et je dois trouver la voie de mon coeur. Quelque chose se produit alors, cette chose qui changera définitivement mon rapport au monde.

Mes mains chauffent, je ne rêve pas, mes mains chauffent. je ressens une énergie dans mes paumes au fur à mesure que je psalmodie. La chaleur est si intense, l’énergie d’amour si puissante que je la vois, à la manière d’une vague de chaleur l’espace qui me sépare de sa patte semble modifié. Je reviens toutes les heures vers elle et je recommence.

Ce à quoi j’assiste alors ne peut s’oublier. Les chairs se rapprochent d’heure en heure. Je le jure, les chairs se rapprochent à vue d’oeil. Une semaine plus tard à peine tout sera refermé, tout sera ressoudé.

Il faut qu’un médecin le constate avec moi ! La réaction du vétérinaire sera pourtant décevante. Il se sent sûrement pris en défaut alors que je cherche uniquement un regard professionnel me confirmant que l’impensable a bien eu lieu. Elle est sauvée.

Pas un jour en la caressant depuis, la regardant même grimper aux arbres, je ne peux retenir une pensée pour « l’âme agit » de cette période dont la mémoire jamais ne faiblit.

 

Epilogue :

Depuis neuf mois cette chatte m’offre un nouveau cadeau inespéré. Cette fois c’est moi que le sort vient de frapper durement. Je traverse à mon tour la vallée de la mort et je peux le jurer encore, allongée à mes côtés, elle semble me dire chaque minute je suis là pour toi, tu survivras, je suis là pour toi. Son regard est sans doute le plus tendre qu’on ait jamais posé sur moi. Un regard confiant, d’amour absolu, sans retenu, inconditionnel, libéré de tout.

J’ai appris depuis que Maïa était le nom d’un personnage de roman donné par la mère de mon amie infirmière dans l’histoire particulière qui les relie toutes deux. Sa mère qui aujourd’hui décédée est venue me visiter en rêve.

J’ai appris depuis qu’en sanskrit māyā désigne l’illusion cosmique, le pouvoir de création qui engendre le monde manifesté sous la forme d’un voile.

Alors vois-tu, dans ce petit tableau que je te présente justement aujourd’hui, il y a un peu de tout cela. Le chat qui me fait découvrir la force de l’intuition, la réalité du monde invisible, le pouvoir de l’amour et le chemin qui me mena à Cosmical.

Entre mes mains la poignée de cette porte qui mène de l’autre côté du voile. J’y suis, et ce que j’entrevois est au-delà de toutes mes espérances.